Forecasting, Brand Strategy and Innovation

#Voir le futur : Êtes-vous Alexa ou plutôt bujo ?

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Le récent CES de Las Vegas a été l’occasion pour Amazon de monter encore un peu plus en puissance. En révélant que son assistant vocal Alexa, déjà présent sur les enceintes Echo ou Dot (bientôt commercialisées en France), allait désormais pouvoir être directement intégré à de multiples appareils domestiques (réfrigérateur LG, lampe connectée General Electric, aspirateur Samsung…), Jeff Bezos esquisse un futur où il sera possible d’interagir par la voix avec les objets connectés de notre quotidien et ce, pour plus d’efficacité, de réactivité, de productivité.

Mais au-delà du bénéfice fonctionnel qu’il y a à pouvoir éteindre la lumière sans se lever de son canapé, à commander (sur Amazon bien sûr !) et se faire livrer à domicile de la lessive ou des packs d’eau (sans devoir penser à faire les courses), ou encore à changer de chaîne sans même se saisir de la télécommande, il y a un pouvoir symbolique très fort dans l’idée d’une parole qui par le seul fait de son énonciation, induit une action. On touche ici, non à la fonction performative du langage[1], mais à une fonction quasiment magique, où notre parole, notre Verbe (au sens divin du terme) trouve immédiatement un « écho » (tiens, tiens, on retrouve Amazon…) dans le monde qui nous entoure !

A l’exact opposé des super pouvoirs que l’IA entend nous conférer, le bullet journal incarne une version on ne peut plus low tech de maîtrise du quotidien. De quoi s’agit ? Depuis quelques années, les carnets de notes, Moleskine, Leuchtturm1917 et autres, ont contribué à donner un nouveau souffle au secteur de la papeterie, quand ils ne sont pas vendus comme des objets de maroquinerie. Compagnons de notre quotidien, confidents de nos vies, ces précieux carnets se voient aujourd’hui confier une nouvelle mission, celle d’assistants universels, en devenant des bujo (bullet journal pour les initiés) et la tendance, si récente qu’elle soit, fait aujourd’hui fureur.

L’idée du bullet journal, selon Ryder Carroll, l’inventeur du concept et par ailleurs dépositaire avisé de la marque du même nom, est d’utiliser des carnets 100% papier, 100% sur mesure pour réussir à (mieux) s’organiser, gérer les nombreuses tâches auxquelles nous devons faire face chaque jour, faire le tri entre les priorités plus ou moins prioritaires ou encore garder en tête les films à voir, les livres à lire, les expos à faire, voire pourquoi pas … les listes à lister !

Concrètement, on divise son carnet en sections (index, journal de bord du futur, collections…), on y reporte (avec une signalétique adaptée par catégorie et niveaux d’importance), les choses à faire, les anniversaires à ne pas oublier, les idées qui nous traversent l’esprit et chaque mois, semaine ou jour, on barre ce que l’on a fait, on reporte ce qui reste en suspens ou on déprogramme ce qui ne mérite plus notre attention.

On peut évidemment s’étonner qu’une pratique a priori aussi besogneuse et peu technologique connaisse aujourd’hui un tel succès, mais à y regarder de près cela n’est finalement pas si surprenant. En faisant rentrer l’ensemble de nos activités quotidiennes, non sur un logiciel ou une quelconque application, mais sur un joli carnet, on reprend symboliquement la main sur le cours des choses. Finis les post-it que l’on égare (car par définition, ils ne collent pas très bien), finies les to do lists qui sommeillent dans les disques durs de nos ordinateurs (car par définition, elles sont enfouies dans les profondeurs numériques), le bujo fait rentrer la profusion et la disparité du monde extérieur dans la singularité de ma sphère intime : c’est moi qui symboliquement dessine le monde et redéfinit le cours des choses, en divisant les pages, en traçant les lignes, en nommant les mois et les jours. Les flux d’informations et d’injonctions contraires ou hétéroclites qui, telles les pièces d’un puzzle impossibles à emboîter, ne pouvaient plus rentrer dans mon quotidien, deviennent d’inoffensives lignes manuscrites, ou même calligraphiées qui s’inscrivent docilement dans le cours tranquille des pages de ma vie.

Agir sur le monde par la voix ou l’écriture, le dominer par la parole efficace ou le contenir modestement dans l’espace personnel d’un carnet de notes, ce sont là deux postures radicalement opposées, deux rapports bien distincts à la technologie mais qui, tous deux, traduisent et expriment une même ambition, celle d’organiser le présent et de prendre pied dans le futur.

Et vous, de votre côté, vous êtes plutôt Alexa ou bujo ?

[1] : Celle qui constitue une action, selon l’expression et le titre français d’un ouvrage de J. L. Austin « Quand dire, c’est faire » : « je jure », « je vous déclare mari et femme »)