Conseil en innovation stratégique

#Sociobang – L’exotisme de proximité

Alors que The Two Faces of January est actuellement en salles et que le Musée des Arts décoratifs présente une exposition sur la laque, Il était une fois l’Orient Express attire les foules à l’Institut du Monde Arabe. Toutes ces manifestations traduisent notre goût, voire notre nostalgie, de voyages dépaysants, d’Orients lointains et de contrées fantasmées… dans un monde aujourd’hui sans secret, marqué par une culture du spoil perpétuel, comme si nous vivions dans un long épisode de Game of Thrones. En effet, qui, aujourd’hui, a visité la Chapelle Sixtine sans hausser les épaules ou s’est rendu à Gizeh sans éprouver une grande impression de déjà vu ?

La télévision puis Internet et, enfin, les objets connectés ont en effet remis en cause la définition traditionnelle de l’exotisme, que l’on peut étymologiquement résumer à ce qui vient de l’extérieur, du dehors, ce qui est étranger à soi-même. Ainsi, le Cryoscope est une sorte de boîtier connecté, mis au point aux États-Unis il y a quelques mois, qui permet de ressentir, par le toucher et en temps réel, la température d’un lieu éloigné (la sécheresse du Sahara, l’hiver à Chicago, etc.) En octobre 2013, la ville de Melbourne proposait, elle, aux internautes de visiter ses rues, à distance, à travers des touristes sur place, équipés de caméras. Outre ces nouvelles manières de voyager, la globalisation et le tourisme de masse ont contribué à uniformiser (et, parallèlement, « folkloriser ») bon nombre de destinations où, d’un bout à l’autre de la planète, les gens mangent, s’habillent, consomment… comme partout ailleurs.

De fait, deux grandes évolutions du voyage se dessinent aujourd’hui. Tout d’abord, le voyage évolue vers une course à LA destination jugée vierge, vraie, authentique. Des émissions télévisées telles que Pékin Express ou Rendez-vous en terre inconnue le prouvent bien (cf. aussi l’article Voir le Futur). Mais le deuxième versant, qui est encore à l’état de signal faible, prend la direction exactement opposée : avec lui, l’aventure commence en bas de chez soi, et l’exploration est celle de son quartier. Ainsi, Urbex est un mouvement d’exploration urbaine, spécialisé dans les sites abandonnés, cachés et difficiles, voire interdits, d’accès – comme pouvaient l’être des temples égyptiens pour des archéologues du XIXème siècle en quelque sorte. Le photographe lyonnais Guillaume Ducreux a ainsi réalisé une série, Wandering Castle, sur un château néogothique déserté, situé à la frontière belge. Tout un courant de publications et de sites incite également à la découverte de la ville « insolite », à l’instar de My Little Paris ou Merci Alfred qui proposent, respectivement, « adresses secrètes et idées insolites » et « le meilleur du Paris caché ». Sur le site de Lonely Planet, il est également possible de consulter un Guide du Tourisme expérimental qui invite, par exemple, au « Baroudage à domicile », c’est-à-dire à faire le routard dans sa propre ville. À Montréal, le bar Big in Japan s’inspire de l’ambiance de la Prohibition : ne disposant d’aucun site Internet, ni même de fenêtres ou d’enseigne côté rue, son adresse se passe d’initiés en initiés. Le Roberta’s dissimule, derrière une façade crasseuse et sans intérêt, l’une des pizzerias les plus branchés de Brooklyn. Enfin, Airbnb le proclame : « Vous n’avez pas besoin de partir loin pour vivre une expérience de voyage unique. »

Cette forme de tourisme ultra-local dessine une manière inédite de voyager. Il réintroduit de la confidentialité et de l’étonnement, dans un marché du tourisme massifié, normé – et donc atone. Les préoccupations écologiques, la sérendipité (voir Interrobang #33) et le développement des outils de réalité augmentée catalysent cette évolution. Ce tourisme de proximité redéfinit également l’exotisme, qui s’est replié jusqu’à correspondre aux dimensions de la ville, qu’il s’agit de redécouvrir avec un œil neuf pour faire naître la rupture dans le quotidien et donc le dépaysement. En d’autres termes, l’exotisme est toujours extérieur à soi mais cet étranger-là n’est plus systématiquement lointain, l’inconnu véritable se situant peut-être moins dans le Cachemire ou le Chiapas que dans la banlieue de sa ville.

David G. Haskell, qui a publié cette année Un an dans la vie d’une forêt, pose dans son livre cette question : « Pourquoi courir le monde alors qu’on peut faire jaillir l’univers en s’asseyant devant un carré de forêt ? » La même interrogation semble aujourd’hui s’appliquer au marché du tourisme…

‽  La définition même du voyage est en train d’évoluer, l’idéal à atteindre n’étant plus une plage de sable fin et de cocotiers… Sachez prendre conscience de ce changement de paradigme afin d’accompagner vos clients vers les destinations qui les font vraiment rêver… fussent-elles à côté de chez eux !