Conseil en innovation stratégique

Tilt Attitude #2 – L’upgrading permanent

Tels des ordinateurs, les hommes doivent aujourd’hui opérer des mises à jour permanentes en termes de savoirs et compétences.

Pour pouvoir suivre le rythme d’une société en transformation permanente (liquide), il n’est plus possible de considérer son identité figée, acquise, mais bien au contraire de se penser dans la construction permanente aussi bien dans la sphère privée (développement personnel) que dans l’univers professionnel. La plasticité des identités comme réponse aux mutations du monde.

Une des plus remarquables expressions de cet upgrading permanent réside dans ce que l’on pourrait appeler la tyrannie du bonheur.

Connaissez-vous Smylife ou Happify ? Si c’est le cas, vous êtes à coup sûr une personne plus heureuse que ceux qui l’ignorent, puisque l’objet de ces applications (et de tant d’autres) est précisément de nous apporter plus de bonheur, grâce à quelques exercices simples comme de penser à nos petites victoires du quotidien ou de se concentrer sur une image zen pendant une minute… Ces applis s’inscrivent en fait dans l’extraordinaire vogue de la « psychologie positive », discipline fondée aux Etats-Unis par Martin Seligman et qui n’en finit plus de se diffuser à tous les étages des sociétés occidentales. Le business du bonheur représente aujourd’hui un marché de plusieurs milliards de dollars, à base de livres, de thérapies et de coachings divers et variés en développement personnel, en leadership, en gestion du stress…

Raphaëlle Giordano a en effet de bonnes raisons d’être heureuse : alors que « Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une » avait déjà atteint les 500 000 exemplaires vendus lors de sa parution, la réédition en poche de son livre a atteint le million de ventes, en attendant l’adaptation au cinéma déjà en cours. Même l’Université est gagnée par cette quête du bonheur : un cours initié en début d’année à Yale et intitulé « Psychology and the Good Life » a vu son audience exploser. En quelques semaines, 1200 étudiants se sont inscrits, un record depuis la création de l’Université, mais un record finalement assez préoccupant : comme dans la plupart des universités prestigieuses, les étudiants s’avouent stressés, anxieux, voire malheureux.

Ces exemples s’inscrivent en fait dans ce que Eva Illouz et Edgar Cabanas appellent les « marchandises psychologiques » dans un essai intitulé Happycratie, paru en août dernier et dans lequel ils dénoncent la tyrannie du bonheur qui s’impose comme une norme sociale. En donnant à chacun le sentiment (et l’illusion) que son bonheur ne dépend que d’un travail sur lui-même, qu’il ne tient qu’à « une simple affaire d’effort personnel et de résilience […], c’est la construction collective même d’un changement sociopolitique qui se trouve hypothéquée ou du moins sérieusement limitée. » Autrement dit, à trop se regarder le nombril, on ne prête plus attention aux autres et l’on ne songe même plus à remettre en question un ordre social qui, depuis 2008, voit pourtant les inégalités progresser de façon inquiétante et le marché du travail se durcir.

En fait, ce n’est pas le bonheur qui est ici en jeu, mais le « devoir de bonheur », déjà repéré par Pascal Bruckner en 2002 dans l’Euphorie perpétuelle et dans lequel il voyait une «assignation à l’euphorie qui rejette dans l’opprobre ou le malaise ceux qui n’y souscrivent pas ». En effet, en nous imposant des modèles de réussite, la société fabrique surtout des « happycondriaques », c’est-à-dire, pour Illouz et Cabanas, « des consommateurs persuadés que la manière de vivre normale, et la plus fonctionnelle, consiste à scruter son moi, à se soucier en permanence de corriger ses défauts psychologiques pour toujours mieux se transformer et s’améliorer », bref, des individus prisonniers de leur citadelle intérieure et angoissés à l’idée de ne pas être aussi heureux qu’il le faudrait !

‽ Et en ce qui vous concerne, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus ? Le bonheur de vos clients ? Vraiment ?

Bruno Bourdon, Directeur